Pour 20€, vous devenez co-producteur du court métrage de science-fiction "Demain la veille", et recevrez en échange le DVD avec votre nom au générique du film. Un exemple "ciné" de co-création d'expérience sur-mesure !
Octobre 2004, avant-première du Long Dimanche de Fiançailles. « Comment on fait pour devenir réalisateur ? », demande maladroitement David, 14 ans, à Jean-Pierre Jeunet, devenu référence dans le domaine. « Tu veux être réalisateur ou faire des films ? » embraye le metteur en scène. La réponse sous forme de question ressemble à une esquive. Et pourtant… « Parce que si tu veux faire des films , vas-y, rien ne t'en empêche ! Surtout de nos jours avec le numérique, tu peux tout faire chez toi, faire du neuf, relever tes propres défis ! Quelle idée de devenir réalisateur !? ».
Et si produire un film faisait partie de l'acte de "consommation" d'un film? Dans un contexte d'explosion de la chaîne de valeur due au nouveau rôle des spectateurs, l'acte de consommation débute aussi tôt que les studios le permette. Plutôt que de considérer le visionnage du film comme l'unique service proposé par un studio, considérons la personnalisation de l'expérience cinématographique comme but final de tout studio. Idéalement, si la structure des studios le permettait, cette personnalisation pourrait commencer dès l'écriture du scénario. En 2006, seules des petites structures permettent une telle expérience sur-mesure. L'exemple du film "Demain la veille" montre que la co-création nous a déjà rattrapé.
Frank Beau de la Fondation Internet Nouvelle Génération nous raconte l'histoire de ce court métrage de science-fiction auquel le Centre National Cinématographie et d'autres organismes ont refusé leur aide. La production (Guyom, Guillaume Colboc, Mathieu Kassovitz) et les réalisateurs Sylvain Pioutaz et Julien Lecat décide alors de lancer un appel à financement. Pour ce faire, ils proposent aux internautes, en échange d'une contribution allant de 50 à 250 euros, d'apparaître au générique, de recevoir un DVD et même d'assister au tournage. L'information est relayée par les sites Hoaxbuster, Allociné, Mouviz, Ecran Total, RFM et va avoir un impact viral non négligeable. La production récolte 17 000 euros sur les 30 000 nécessaires.
Mais elle ne va pas s'arrêter là, et va créer au passage diverses petites choses nouvelles pour le monde du cinéma.. Tout d'abord un forum de discussion est ouvert pendant la période de production du film, sur lequel on trouvera des échanges entre internautes, réalisateurs et producteurs. Les commentaires abordent notamment les questions de fond de la production, comme le choix des options de financement. Comme le fait remarquer Frank Beau, ce débat pendant la période de tournage est inhabituel dans l'univers cinématographique, en ce sens qu'il désacralise la place du faiseur de film par rapport au spectateur, mais encore parce qu'il place le spectateur en amont d'un processus dans lequel il n'est jamais invité. Et les 700 commentaires postés prouvent que le spectateur y trouve un intérêt certain.
A travers ces échanges s'approfondissent les relations entre les divers acteurs de l'écosystème filmique, du producteur au spectateur en passant par les réalisateurs et divers techniciens et acteurs. Chaque don est remercié par un email de l'équipe du film. Des liens affectifs se créent, renforcés par la co-optation des futurs spectateurs les plus actifs : « Pour faire le film le site nous a permis de trouver plein de techniciens. Notamment l'ingénieur du son et le mixeur sont venus sur le site, et nous ont proposé leur collaboration. Une bonne partie de l'équipe s'est constituée ainsi. Il y a peut-être un côté générationnel dans le sens où les techniciens que l'on a récupérés étaient des gens de moins de trente ans, des gens qui vont souvent sur internet », nous raconte Sylvain Pioutaz.
La personnalisation de l'expérience cinématographique va même jusqu'au recrutement, via le site internet, de figurants pour le film. Si votre visage apparaissait dans un film, vous seriez d'autant plus prêt à l'acheter, non? Et tout fier vous recommanderiez le film à vos amis aussi, non?
Au-delà de cet exemple de co-création de valeur, Frank Beau interprète cette immersion du spectateur dans la chaîne de valeur comme "un gain en terme d'écosystème d'échange autour de la fabrication d'un film, qui semble susceptible d'ouvrir des voies différentes, en rapatriant le public et sa culture, au départ d'un processus de création, et en faisant passer le film d'un produit fini à distribuer, à un objet prétexte pour approfondir un univers plus vaste et persistant que le film lui-même." Cet univers persistant autour du film est bien ce que nous appelons une véritable expérience cinématographique. Le même raisonnement pour l'expérience musicale?
[extrait de mon futur probable possible livre quand il sortira]
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