Voici la dernière des trois parties qui ont pour thème l'abondance de
contenus sur internet, et la théorie de "Music Like Water", popularisée
par les auteurs du livre "The Future of Music". A mes yeux, cette parabole est très riche...
Extrait de mon livre 2.0, "l'âge de Peer", à paraître en septembre 2006
"La musique, et plus généralement les contenus numériques de l’industrie du divertissement coulent sur internet tels de l’eau courante. La rareté ne devient plus un élément de valorisation. Ce phénomène vient bousculer les modèles économiques traditionnels marchands.
Dans ce contexte, Jacques Attali explique que nous entrons dans une toute nouvelle économie, où la seule chose qui restera vraiment rare sera le temps. Dès lors, la notion de « en ce moment » prendra une autre dimension : selon lui, les consommateurs seront prêts à payer pour partager du temps avec des artistes, pour assister en direct au spectacle du monde en marche. Les spectateurs ne voudront pas se contenter d'écouter une réplication morte d'un spectacle déjà joué, mais souhaiteront assister à l'inattendu de l'improvisation, aux risques de la création, retrouver l’émotion du spectacle vivant[1].
Selon lui, « le cinéma deviendra gratuit et les cinéphiles paieront pour voir les mêmes comédiens sur une scène de théâtre. Les livres et les quotidiens deviendront gratuits, et les lecteurs paieront pour entendre des conférences faites par des écrivains et des journalistes. Le sport à la télévision sera gratuit, mais ses amateurs paieront très cher pour assister aux matchs. »
Face à l’eau courante, Jacques Attali explicite ce que pourrait-être la bouteille d’Evian : l’expérience divertissante personnalisée. Cette dernière est vectrice d’émotions et de vibrations, obtenue en créant une atmosphère particulière autour de l’univers de consommation, rendant le moment unique et non réplicable. Les spectacles vivants, tout comme les interactions personnelles avec le monde d’un artiste ou d’un film, sont des expériences personnalisées que les réseaux de P2P ne pourront jamais concurrencer.
Comment obtient-on ces expériences musicales, cinématographiques ou ludiques, source de valeur pour tous les acteurs, à l’ère du numérique ? Elles résultent d’une implication des fans, du public ou des spectateurs dans l’univers de l’œuvre, rendant le processus créatif personnalisé pour chaque personne qui le souhaite. Ce qui ne signifie pas que l’artiste doive tenir compte des avis du public pour modifier son inspiration, mais plutôt établir une vraie relation de proximité avec lui. Et les nouveaux outils de communication vont dans ce sens.
L’expérience divertissante sera d’autant plus vectrice d’émotion, et donc d’autant moins réplicable, qu’elle sera personnalisée : dès lors, elle ne peut être que co-créé avec le public, le joueur ou le spectateur. On appelle ce nouveau mode de relation et de coopération la co-création de valeur, source d’un enrichissement mutuel pour tous les acteurs économiques. "


L'analogie est très bien vue, surtout si on considère que Vivendi, maintenant un des acteurs majeurs de la musique dans le monde, s'appelait autrefois... la Générale des eaux :-)
Par contre je ne suis pas d'accord avec Attali lorsqu'il dit que le cinéma, les livres et les journaux seront gratuits. C'est une vision extrémiste : je pense plutôt qu'une partie de la production artistique et littéraire sera effectivement gratuite, comme c'est le cas aujourd'hui, mais il continuera à exister des livres et des journaux payants. Par exemple dans le cas des revues littéraires ou scientifiques payantes, le prix est souvent un gage de qualité : il témoigne d'un travail de relecture et d'édition effectué par des spécialistes. Il s'agit donc dans ce cas de rémunérer l'expertise.
Rédigé par: seber | 23/04/2006 à 10:48
"Music like water" est un concept intéressant, mais franchement, je n'aimerais pas être du côté des artistes ... l'impression de maîtriser de moins en moins sa création est en soi un handicap, une source de stress et aussi quelque part une forme de non reconnaissance (du public, qui n'a pas toujours conscience de la valeur de ce qu'il a entre ses mains, mais aussi des maisons de disque qui ne fonctionnent qu'en termes de rentabilité ... je ne sais pas si on peut parler d'éthique, mais cette notion se perd, de même que la notion de respect et de responsabilisation ... des fondements pourtant essentiels dans notre société, mais cela concerne tous les domaines, malheureusement).
La musique est en train de se déshumaniser et seul le "live" permet de garder une certaine authenticité, ce partage d'émotions en temps réel avec le public, et aussi cette liberté dont les artistes ont besoin pour continuer à exister, étant donné que tout tend vers une banalisation (notamment en ce qui concerne la diffusion, et par là, la propriété intellectuelle de la création ... je rejoins en partie David Bowie sur sa vision plutôt noire des choses), et cela n'est pas forcément un gage de qualité, au contraire...
Et c'est là que je ne suis pas d'accord avec Attali, ce n'est pas le temps qui sera "rare", mais l'émotion. Et c'est plus flagrant dans le domaine de la musique, que dans celui de l'industrie cinématographique parce que l'expérience du "live" devient de plus en plus nécessaire, justifiant encore plus qu'avant la raison d'être des artistes, vu qu'ils ne maîtrisent plus grand chose sur tous les autres processus, et que contrairement aux acteurs de cinéma qui ne se mettent en danger que lors du tournage des films, les artistes doivent donner et se défoncer sur scène ... rajouter à ça le fait que chaque expérience est différente, réelle, humaine, et ce d'autant plus qu'ils se "rapprochent" de leur public ... (chose que l'on retrouve aussi dans les représentations théâtrales, mais dans ce cas, les acteurs souffrent moins de la diffusion et de la banalisation car les gens continueront à aller aux spectacles, presque par définition je dirais).
Les artistes ne sont pas des machines (encore que les acteurs de cinéma, parfois on se le demande vu le nombre de prises nécessaires pour faire 5 secondes de film... hum), c'est con à dire, et il faut tout faire pour que la création ne soit pas considérée commme un vulgaire produit de consommation interchangeable, reproductible, périssable, comme c'est en train de le devenir ... la banalisation tue le processus de création ... et je ne parle pas des "artistes" issus de la télé-réalité qui pour moi représentent un véritable danger :-)
J'ai fait un peu long, j'espère que ce n'est pas trop confus !
Rédigé par: kyra | 24/04/2006 à 08:44
@Seber d'abord: plus qu'un "gage" de qualité, je dirais que le prix est un "indice" de l'attention et du travail fourni par des petites mains sur l'oeuvre ou la publication. La qualité du tirage, des illustrations, des photos etc. se paiera sans doute toujours à l'avenir.
@Kyra ensuite: je savais que le parallèle avec Attali te ferait réagir, de manière d'ailleurs bien argumentée (merci de me donner l'occasion d'aller au bout de mon raisonnement). Tu lances de nombreuses pistes de réflexion, que je voudrais continuer à développer:
-Tu dis: "l'impression de maîtriser de moins en moins sa création est en soi un handicap, une source de stress et aussi quelque part une forme de non reconnaissance". C'est vrai que voir sa musique copiée sans état d'ame peut à première vue donner l'impression d'une non-considération pour le travail de l'artiste...
mais je pense que ce raisonnement est dépendant de la vision que l'artiste a de lui même, de son oeuvre, et de son public: des groupes comme Wilco aux EU par exemple ont une analyse différente:
"L'artiste ne controle qu'une partie du processus de creation d'une oeuvre; le public fait le reste. C'est l'imagination des fans qui rend tout possible. Leurs participations donne vie au morceau. Nous ne sommes que des troubadours, le public est notre partenaire. On devrait encourager sa collaboration et non pas le traiter comme un voleur" (Jeff Tweedy, leader du groupe)
Sinclair lui met en ligne carrément les pistes de ses oeuvres, voix a capella, bass etc. pour encourager au remix. Renaud lui donne des MP3s sur son forum...Bumcello propose en streaming l'ensemble de son album une semaine avant la sortie dans les bacs...Artic Monkeys a filé sa musique avant de vendre un million d'albums en 3 semaines...Jay-Z file les voix de ses albums sur les réseaux P2P pour les remixer...A chacun sa vision de son oeuvre (statique et figée ou vivante et participative). Les deux sont légitimes à m on avis...
- Pour résumer cette coexistence d'attitude que tu touches du doigt avec ton commentaire, je vais faire un parallèle avec la coexistence du théâtre et du cirque:
Aujourd'hui ces deux formes de divertissement existent parfaitement ensemble, l'une n'a pas remplacé l'autre, chacune trouve son public qui se déplace pour trouver quelque chose de bien précis. Et que vient-on chercher d'ailleurs?
Au théâtre à l'italienne, le public regarde "passivement" une représentation qui se déroule généralement avec la précision d'une horloge. Il est plongé dans le noir, comme pour minimiser son existence, et tout se passe sur la scène devant. La partie en amont du processus créatif (comme la préparation, les loges etc.) est masquée et ne fait pas partie du spectacle, le rideau sépare acteurs et le reste.
Au cirque, les spectateurs baissent les yeux pour regarder le spectacle, ils entourent la scène et font partie eux-même du show : la lumière permet de voir les autres spectateurs sous le chapiteau, leur rire, leurs applaudissement répétés, et surtout ils sont sollicités pour participer au show, parfois en étant appelé à aller sur "scène". Les loges sont visibles, l'espace est ouvert, on montre le processus "créatif", il fait partie du show (pas de rideau pour marquer le début et la fin, TOUT fait partie du spectacle).
Deux expériences divertissantes différentes, vive le choix !!!
Hope that helps un peu...
Rédigé par: alban | 24/04/2006 à 09:49
Juste un passage éclair pour dire que je suis tout à fait d'accord, et tu as mis le doigt sur le problème principal qui est le CHOIX : et c'est pour ça que les artistes sont autant divisés sur la question du p2p et de la diffusion en général ... parce qu'ils ont compris (pas tous, certains sont encore réfractaires et cachent un ego surdimensionné) ou ont dû se rendre à l'évidence, que le public faisait partie intégrante du processus de création, et qu'il fallait cette intéractivité pour cimenter la confiance et favoriser l'émulation ... d'où la nécessité d'établir les règles du jeu le plus rapidement possible pour limiter la perversion du système et continuer l'aventure, parce qu'elle en vaut la chandelle ... s'ils avaient tous l'ouverture d'esprit d'un Sinclair ou d'un Tweedy, les choses iraient beaucoup plus vite ... s'ils pouvaient se libérer de la contrainte de certains majors, s'ils pouvaient ébranler le mammouth une bonne fois pour toutes et brûler le concept de la télé-réalité sur l'autel de la connerie (oups je m'égare) ... ce serait bien!
L'avenir c'est la scène alternative, les groupes indépendants et/ou autoproduits ... c'est la disparition des majors au profit de la diversité et de la liberté de CHOIX.
Revolucion !!
Rédigé par: kyra | 24/04/2006 à 11:19
Je n'ai pas lu le livre "music like water", mais je suis circonspect face à cette analogie. Depuis quand l'eau (dans le texte d'Attali "eau courante") est-elle un bien non rival? Probablement, les auteurs n'ont jamais mis les pieds hors de pays occidentaux, l'eau restant un bien rare dans les pays du sud. Et tant bien même, dans les pays occidentaux, avant que l'eau arrive dans nos robinets elle reçoit plusieurs traitements avec un certain coût, plus nous avançons dans le temps et plus ce coût s'élève.
Je comprends bien le sens de l’analogie que les auteurs ont voulu employer c’était juste un petit commentaire sur la forme, pas sur le fond :-)
Rédigé par: Fabien | 24/04/2006 à 13:53